L’amitié. Comment cette valeur, autrefois si valorisée, a-t-elle évolué ? Qu’en est-il de l’amitié aujourd’hui ?

« L’amitié est une étincelle du mystère divin. »  disait Platon. En effet, il est difficile d’expliquer cette alchimie qui se produit avec cet autre qu’on qualifie d’ami et de dire pourquoi le courant passe aussi bien avec lui.

Mais quelle place réservons-nous à cette belle valeur à notre époque ? Il semblerait qu’on n’ait jamais eu autant d’amis qu’aujourd’hui mais pourtant, les vrais amis  demeurent difficiles à trouver. Est-on toujours aussi idéaliste à l’ère des amitiés jetables et des amis virtuels ? Comment, à l’ère des réseaux sociaux, l’amitié est-elle conçue par la génération d’aujourd’hui ? Existe-t-il toujours un idéal d’amitié ou celle-ci n’est-elle plus qu’un simple divertissement ?

 

Toi, mon ami, je t’ai choisi…

« L’amitié est indispensable à une vie réussie. » disait Démocrite. Dans l’Antiquité en effet, l’amitié était une valeur exceptionnelle puisqu’elle instaurait des valeurs d’égalité entre deux personnes dans un monde organisé autour des rapports dynastiques et fortement hiérarchisé.

Quoi de plus rassurant et de réconfortant qu’un ami qui nous conforte dans les valeurs que l’on porte ? L’ami est celui avec lequel je forme un rempart contre l’hostilité du monde. Avec lui, je suis plus fort, plus sûr de moi et souvent plus joyeux. Un ami est aussi celui qui me dit la vérité et qui me permet de ne pas m’égarer. Il me renvoie une image juste de moi-même, parfois sans complaisance.

Il est une idée bien belle qui consiste à penser que c’est en aimant autrui qu’on a accès à ce qu’il est. Cette idée se retrouve dans le Petit Prince de Saint Exupéry, dans ce dialogue émouvant entre le renard et le petit Prince. Le renard explique au petit prince que celui-ci ne peut le connaître que s’il l’apprivoise. « Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. »  L’ami est donc celui que l’on choisit, que l’on élit et qui de ce fait devient distinct de tous les autres. Mais comment expliquer que l’on choisit telle personne au lieu d’une autre ? Pourquoi cette alchimie ne s’opère t-elle qu’avec cette personne tandis qu’avec d’autres, je n’entretiens que des rapports d’indifférence ? Le romancier et poète allemand Goethe écrit un roman intitulé « les affinités électives » qui est un récit construit sur une analogie chimique. C’est une explication scientifique que Goethe donne des affinités dans ce roman. Chaque nature est composée de substances et entretient aussi des rapports avec les autres substances. Il y a des natures qui ont des attirances irrépressibles pour une autre nature et il arrive que cette attirance soit réciproque, et c’est ce qui se produit dans l’amitié. Cette théorie scientifique est magistralement bien simplifiée dans ces lignes fortes de Montaigne : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Il n’y a pas une façon qui retranscrit plus justement ce mystère de l’amitié. Ce sont ces termes qu’emploie Montaigne pour parler de sa relation avec La Boétie, écrivain humaniste et poète français. Montaigne ajoutera dans ses Essais ces mots qui expriment si bien cette affinité rare et précieuse : « Il y a, au-delà de tout mon discours, de tout ce que je puis dire en particulier, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous recherchions avant de nous être vus, seulement à cause des propos que nous entendions tenir l’un sur l’autre, qui faisaient dans notre affection mutuelle plus d’effet que, raisonnablement, ils n’eussent dû en faire, sans doute à cause de quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par nos noms. » Cette amitié forte et pleine de bienveillance, qui n’en rêve pas ? Car ce genre de rencontres ne se fait pas tous les jours, et quand bien même elle se fait, on craint souvent la rupture, l’éloignement, en somme la perte de l’être aimé.

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Facebook et les réseaux sociaux viennent bouleverser cette conception classique de l’amitié :

 

Face à cette exigence de l’amitié, il est peut être plus simple de céder à la tentation de Facebook qui propose des amitiés simples, superficielles et sans réciprocité. C’est à se demander si ces amis de Facebook méritent vraiment le qualificatif d’ami. D’ailleurs, qui parle aujourd’hui de l’amitié comme en parle Montaigne ? La lecture récente d’un article sur l’amitié aujourd’hui, qui date d’octobre 2010, traduction d’un papier de l’écrivain et critique littéraire américain William Deresiewicz dans « The Chronicle of Higher Education » m’a permis d’ouvrir les yeux sur des pratiques contemporaines. Nous vivons, d’après Deresiewicz une époque où l’amitié a acquis le statut de relation universelle, autrement dit, une époque où tout le monde est l’ami de tout le monde : « Les partenaires amoureux se désignent  respectivement sous le terme de copain ou copine. Chacun des époux se flatte d’être le meilleur ami de l’autre. Les parents demandent à leurs jeunes enfants et implorent leurs ados de les considérer comme des amis. Les frères et sœurs (…) se traitent aujourd’hui exactement en ces termes. Les enseignants, les prêtres, et même les patrons cherchent à alléger et légitimer leur autorité en demandant à ceux qu’ils supervisent de les considérer comme des amis. »

Mais qu’en est-il de cette affinité élective si précieuse à l’époque de Goethe, ou même, plus récemment, à l’époque de nos grands parents ? Pour Montaigne, « il faut tant de rencontres à la bâtir que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. »

La véritable amitié est rare, alors, comment ne pas se méfier de cette époque où chacun a des centaines d’amis ? Comment ne pas penser qu’il y a maldonne quelque part ? Nous sommes tous aptes à avoir des amis mais savons nous encore ce que cette notion d’amitié signifie ?

Deresiewicz ajoute dans son article une remarque pertinente, celle que les amis aujourd’hui ne sont plus comme dans l’Antiquité ou à la Renaissance, ces êtres qui nous permettent de nous élever. Le « contenu éthique » de l’amitié s’est perdu. Ce que nous cherchons, c’est une amitié où sont bannis les jugements de valeurs. Nous cherchons l’approbation continuelle de l’autre, son soutien inconditionnel, son admiration peut être mais il n’a plus, depuis longtemps, le rôle de celui qui nous renvoie notre image telle qu’elle est, qui nous regarde parfois sans complaisance. Nous aimons Facebook parce que les amitiés qu’on entretient avec les autres membres du réseau flattent notre narcissisme. Nos « amis » commentent et « like » nos statuts, comme on approuve un enfant qui a besoin d’être encouragé.

Sauf que… certains ne tardent pas à se rendre compte de la supercherie. Facebook c’est sympa mais ce n’est certainement pas le réseau le plus fiable en termes de sincérité et de recherche de vérité. Ce qui manque à ce réseau social, c’est sans doute l’amour que requiert l’amitié.  Toutes ces personnes qu’on a ajoutés sur Facebook et qui de temps en temps « like » un de nos statuts, peut-on dire d’elles qu’elles nous aiment et que nous les aimons en retour ?

« Aussi longtemps que nous aimons, nous servons à quelque chose,  aussi longtemps que nous sommes aimés, je serai tenté de dire que nous sommes indispensables ; aucun homme n’est jamais inutile s’il a un ami. » écrit Robert Louis Stevenson. C’est donc cela que demande la relation d’amitié : de l’amour ! Nous commençons petit à petit à nous rapprocher de ce qui fait ce lien si particulier qui unit deux êtres.

 

L’amitié idéale : une perfection vers laquelle on tend

Alors, qu’est-ce qu’une véritable amitié et comment la reconnaître ?

Il ne suffit pas d’échanger quelques blagues, de boire un verre avec quelqu’un et encore moins d’être « amis » sur Facebook pour qualifier une personne d’ami. L’ami n’est pas seulement celui qui essuie nos pleurs et à qui l’on confie nos secrets, clichés redondants de l’amitié. Il s’agit comme on vient de le voir d’une élection de l’autre.

Aristote, philosophe grec du IVème siècle av. JC, distingue dans Ethique à Nicomaque trois formes d’amitié (philia en grec) : l’agréable, l’utile et la vertu. L’amitié fondée sur l’agrément et l’utilité ne dure pas aussi longtemps que l’amitié vertueuse. Cette amitié disparaît dès que les qualités qui l’ont fait naître ne se trouvent plus dans l’objet aimé. L’amitié utile est fondée sur l’intérêt que nous trouvons à une personne. Elle s’évanouit aussi dès que l’ « ami » ne présente plus d’intérêt pour moi. C’est une amitié fort répandue d’ailleurs aujourd’hui, et pour en revenir à Facebook, la plupart de nos contacts (soyons raisonnable, le mot « contact » est plus approprié) sont des relations d’intérêt. Nous gardons quelqu’un comme ‘ami » sur Facebook parce que nous savons qu’un jour nous aurons peut être besoin de lui ou alors pour le plaisir de compter une personne en plus dans notre flopée de contacts.

C’est l’amitié vertueuse qui est la plus sincère mais aussi la plus rare des amitiés. C’est une amitié pure et désintéressée. Cette amitié naît entre deux individus d’égale vertu. L’ami vertueux est un miroir qui me permet de me voir tel que je suis et me permet de progresser. C’est précisément cette forme d’amitié que la jeune génération a le plus de mal à entretenir, cédant à la facilité des relations « thérapeutiques » pour reprendre l’expression de Deresiewicz. Dans ce genre de relations, l’ami remplit son devoir en prenant notre parti et en approuvant nos décisions. L’amitié vertueuse, elle, est fondée sur un sentiment de bienveillance réciproque, les amis vertueux se souhaitent du bien mutuellement, et se font du bien mais ils sont aussi lucides à notre égard.

Dans l’amitié vertueuse, je souhaite à mon ami ce que j’espère pour moi-même : je lui souhaite l’existence et la conservation de sa vie, j’ai envie de partager sa vie et ses goûts, ses joies et ses tristesses mais je ne vais pas lui mentir et flatter son ego comme dans cette amitié thérapeutique d’aujourd’hui.

Les philosophes grecs distinguent trois formes d’amour : l’eros, la philia et l’agape. Dans l’eros, c’est la relation du corps à corps qui prime au profit de la raison. Il s’agit d’un amour passion où les deux personnes aimantées l’une vers l’autre cherchant la fusion à travers la sensualité.

La philia est le nom grec de l’amitié. La philia est l’amitié vertueuse dont parle Aristote. L’ami est un élu, un être que j’estime au moins autant que moi­-même. Cette amour-amitié peut exister entre un père et son fils, un maître et son disciple. Pour Aristote, la philia c’est-à-dire l’amitié entre citoyens est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun.

L’agape est l’amour du prochain sans qu’il soit notre ami ni notre compagnon. L’agape induit une égalité de traitement pour tous et pourrait se résumer à travers cette citation du philosophe allemand Emmanuel Kant : “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.” L’agape est donc un amour qui n’attend pas de réciprocité.

On est tenté de dire que l’amitié a cela de supérieur à l’amour que toute relation amoureuse a besoin d’amitié pour durer tandis qu’une amitié peut durer toute une vie sans qu’il n’y ait jamais de sexualité dans la relation. L’amitié est avant tout spirituelle. De surcroît, si les couples se font et se défont, l’amitié est censée durer toute une vie… Malheureusement, ce n’est pas toujours comme ça que ça se passe.

Nous pouvons dire que nous avons surtout parlé de l’amitié idéale jusqu’ici. C’est l’amitié dont parle Kant et qu’il nomme « l’amitié parfaite ». Il dit de celle-ci : “L’amitié (considérée dans sa perfection), est l’union de deux personnes par un amour et un respect égaux et réciproques”  (Doctrine de la vertu). Mais Kant précise qu’il s’agit là d’une simple idée, d’un idéal en somme. Nous avons certes besoin de cet idéal pour tenter de tendre vers lui, mais le réaliser est quasi impossible. L’amitié parfaite suppose un respect et un amour qui s’équilibrent et qui soient répartis avec la même intensité chez chacun des deux amis. Or, l’amitié est rarement répartie de manière égale entre deux amis.

Les chagrins d’amitié : une nécessité pour pouvoir construire de vraies amitiés ?

Tout comme en amour, l’amitié, elle aussi, suit un processus d’idéalisation puis de désenchantement. Plus les attentes sont fortes et l’amitié intense et plus la chute est brutale. Il arrive que deux amis évoluent différemment et s’éloignent petit à petit l’un de l’autre. Il peut également y avoir trahison qui conduit à une brouille et à une rupture rapide. Mais dans les deux cas, l’ami n’a pas respecté le pacte tacite d’égalité et de réciprocité qui est le pilier de l’amitié.

Une rupture amicale fait toujours souffrir parce que la mythologie de l’amitié ne prévoit jamais de rupture. Un ami, c’est pour la vie ! Dans nos fantasmes, les amitiés sont éternelles et ne connaissent pas de nuages. A une époque où le mariage éternel est devenu quasi irréaliste, l’idée d’une amitié éternelle comble ce besoin d’absolu et fait du bien. Il est donc toujours difficile d’admettre l’échec d’une amitié. Perde un ami c’est devoir reconnaître que l’on s’est trompé et c’est donc une grande blessure narcissique.

La rupture avec l’être que l’on considérait comme notre ami n’est pas reconnue socialement comme l’est la rupture amoureuse. Pourtant, la blessure met parfois du temps à cicatriser et nos proches ne comprennent pas qu’on puisse se retrouver KO à cause de la perte d’un ami. Chez les femmes, cette rupture est souvent plus pénible que pour les hommes puisqu’il y a une dimension passionnelle et une proximité physique chez celles-ci qu’on trouve rarement chez les hommes. La rupture de cette intimité renvoie à la séparation originelle entre la mère et son enfant, au paradis perdu.

C’est en effet terrible de se sentir d’un coup rejeté par celle qu’on considérait comme son double. Après une période de fusion, de fascination et d’admiration réciproques, le pacte se rompt. Et c’est la dé-fusion. On doit s’en remettre comme d’un deuil. Les causes de ces ruptures sont multiples : arrivée d’un tiers (amoureux, enfant) qui bouscule l’ordre des priorités par exemple ou plus simplement, des évolutions différentes dans la vie de chacun qui font que le lien n’est plus aussi étroit.

Ces ruptures amicales sont parfois salutaires pour les personnes qui entretiennent des relations fusionnelles. En même temps qu’elle secoue et perturbe, la rupture peut aussi faire grandir et remettre en question certains de nos comportements. Nous apprenons à développer des relations moins fusionnelles et plus indépendantes, où le respect de l’autre  et la clairvoyance priment sur la fusion et la dépendance. Plus adulte dans nos relations, nous avons peut être plus de chances de tomber en amitié avec celui qui partagera le même état d’esprit et les mêmes valeurs que nous mais qui acceptera aussi nos différences et notre singularité. C’est la raison pour laquelle la véritable amitié est si difficile à consolider. Mais pour les âmes en quête de sincérité, de loyauté et de relations authentiques, la recherche d’une amitié vraie n’est pas superflue…

Facebook comble peut être le désir insatiable de reconnaissance qui nous habite mais l’intimité véritable et les relations humainement satisfaisantes sont sans doute à chercher hors de cette interface haut débit, dans la réalité en trois dimensions, où l’on doit prendre le risque d’être blessé et désapprouvé. En somme, laisser la place à l’incertitude et aux risques des vraies relations.

 

 

 

 

 

 

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